
Il y a des rencontres qui commencent par des commentaires échangés…
La mienne avec Nadia Bertrand, c’est ça : une phrase glissée sous l’une de mes publications LinkedIn, puis un détour par son profil. Et là, quelques mots m’ont arrêtée.
Artiste. Autrice. Nomade.
Trois mots simples, en apparence. Mais déjà, une porte s’ouvrait. Je ne connaissais pas son univers. Je savais seulement qu’il y avait là une présence qui méritait qu’on tende l’oreille. Chez Nadia, la vie ne semble pas être à côté de la création. Elle en est la matière.
Alors je l’ai invitée dans L’Entrée des Coulisses, et nous nous sommes retrouvées en visio pour enregistrer son épisode.
Une conversation tout en douceur
Il y a des entretiens où il faut pousser un peu les portes, chercher l’angle, relancer. Avec Nadia, la conversation a été douce, fluide, comme si quelque chose reprenait là où rien n’avait pourtant commencé. Pas besoin de forcer les silences, ni de les remplir à tout prix.
Ces silences, d’ailleurs, comptent autant que les mots. Ils font partie de son rythme, de sa manière de laisser venir les choses avant de les dire.
Ne pas s’arrêter au décor
Quand on entend « vie nomade », on imagine vite la carte postale. Le matin quelque part, le soir ailleurs. Un café devant un paysage qu’on ne reverra peut-être jamais. Très vite, Nadia remet du réel dans cette image…
Vivre sur les routes, c’est aussi chercher de l’eau, trouver où dormir, refaire chaque jour de petits calculs pratiques, composer avec l’argent et la fatigue. Et, dans son cas, vivre tout cela avec sa fille adolescente.
J’aimais l’idée de commencer par là, non pas pour casser le rêve, mais pour lui rendre sa profondeur. Nadia le dit avec une simplicité qui m’a arrêtée : elle n’a besoin de rien pour se sentir ancrée. Elle est ancrée dans le mouvement.
La porte ouverte…Dans cette conversation, il y a un moment que j’aime beaucoup. Celui où Nadia revient sur ses 11 ans.
À cet âge-là, elle voit dans un dessin animé l’image d’une jeune apprentie comédienne, une porte ouverte, une lumière. Elle ne se souvient pas de tout. Mais cette image, elle, est restée.
Ce passage me touche parce qu’il aborde une question que certain.e.s artistes se posent, sans oser la formuler : est-ce que je suis restée fidèle à l’enfant que j’ai été ? Nadia ne répond pas par une démonstration. Elle cherche… Se demande si, en ne se présentant plus comme comédienne mais comme artiste autrice nomade, elle n’aurait pas trahi la petite fille qu’elle a été.
Et Nadia finit par répondre : elle n’a peut-être pas été fidèle à une forme précise mais elle est restée fidèle à un élan, à une boussole intérieure, à cette lumière aperçue très tôt.
C’est exactement le genre de moment que j’aime dans ce podcast, celui où mon invité.e se dévoile un peu.
Je désire donc je suis
De cette douceur là est né l’épisode que tu as peut-être déjà écouté. Il s’appelle Je désire donc je suis. Ce titre s’est imposé presque naturellement.
Ce que Nadia raconte, au fond, c’est une vie, avec ses départs et ses ruptures choisies, des étapes qui peuvent devenir une matière de création et non se réduire à des accidents de parcours. C’est exactement ce qui traverse sa performance poétique Les Inachevés.
Dans une société qui nous demande de finir, d’aboutir, de réussir, elle choisit de regarder ce qui reste ouvert. Ce qui n’a pas été mené jusqu’au bout. Ce qui s’est arrêté. Ce qui a changé de forme. Ce qui n’a pas trouvé sa conclusion bien propre, bien nette, bien présentable.
Nous sommes nombreux/nombreuses à traîner derrière nous des projets commencés et des envies abandonnées, rangés dans la case « échec » faute de mieux.
Nadia, elle, regarde autrement : elle traite l’inachevé, ce défaut qu’on voudrait corriger, comme un espace en soi qu’on apprend à écouter. Tout ce que Nadia vit peut devenir matière : un texte, une scène, une chronique sonore, un livre en cours d’écriture.
Elle vient d’une famille de silences, de non-dits, de paroles retenues. Alors ouvrir la parole devient presque une nécessité vitale, non pas pour remplir l’espace, mais pour desserrer quelque chose.
La parole intime, quand elle est tenue artistiquement, ne ferme pas le public sur la vie de l’artiste, elle ouvre un passage vers sa propre vie.
Ce que cette rencontre a laissé en moi
En refermant le visio, je suis restée avec une impression assez douce. Nadia m’a renvoyée à mes propres nomadismes intérieurs : les déplacements créatifs, les endroits où l’on quitte une forme pour en chercher une autre, les instabilités qu’on apprend, parfois, à ne plus craindre.
Il y a bien sûr des instabilités qu’on subit, et pour celles-là, on a d’abord besoin de sécurité et de soutien. Puis il y a toutes les autres, celles qui appellent, qui bousculent nos repères, qui ouvrent un passage.
C’est peut-être là que la parole de Nadia devient précieuse : elle ne donne pas une méthode, elle raconte un chemin singulier, et en l’écoutant, on peut regarder autrement nos propres instabilités.
RETROUVE Nadia Bertrand, ici :
Coulisses d’une nomade en herbe sur Allô la Planète : son univers à écouter
Son compte Instagram : https://www.instagram.com/surlaroutedesetoiles/
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Mise en ligne le 11 octobre 2026 !

Résumé de l'épisode avec Nadia
Isabel : Quand tu te présentes à quelqu’un qui ne te connaît pas, comment tu te présentes ?
Nadia : Aujourd’hui, je me présente comme artiste autrice nomade. Je viens du théâtre, j’écris beaucoup, et je me sens autrice de mes créations autant que de ma vie.
Isabel : Le nomadisme est souvent fantasmé : la route, la liberté, la carte postale. Mais qu’est-ce qui te pèse le plus au quotidien ?
Nadia : Ce sont les choses très concrètes : reprendre la route, trouver où dormir, retrouver de l’eau, se réadapter sans cesse. Le nomadisme demande une attention permanente, surtout quand on vit sur les routes avec son enfant.
Isabel : Si tout change autour de toi, de quoi as-tu besoin pour te sentir ancrée ?
Nadia : Je n’ai besoin de rien. Je me sens ancrée dans le mouvement. Mon équilibre n’est pas lié à un lieu fixe, mais à quelque chose d’intérieur.
Isabel : À 11 ans, tu dis vouloir être comédienne. D’où vient cette envie ?
Nadia : D’une image vue dans un dessin animé : une jeune fille, une porte ouverte, une lumière. Je ne me souviens pas de tout, mais cette image est restée. Elle a coloré toute ma vie.
Isabel : Il y a eu des choix, des départs, des ruptures. Est-ce que tout cela t’a construite ?
Nadia : Oui. À un moment, j’ai dû faire une pause avant le burn-out. Ma compagnie se développait, mais je travaillais trop. J’avais besoin de respirer, de voyager, de refaire de la photo, d’écrire, de me retrouver.
Isabel : Où se situe la frontière entre ce que tu vis, ce que tu transformes et ce que tu partages ?
Nadia : Il n’y a pas vraiment de frontière. Tout ce que je traverse devient matière artistique. Je peux le transformer en texte, en scène, en podcast. C’est comme du compost : quelque chose se recycle, mature, puis devient création.
Isabel : Est-ce qu’il y a des choses que tu choisis de ne jamais mettre en scène ou en mots ?
Nadia : Non. Je me sens comme un livre ouvert. Je ne pense pas en termes de pudeur, mais d’intimité. Et peut-être que parce que j’ouvre cet espace, les autres s’autorisent aussi à parler d’eux.
Isabel : Pourquoi avoir mis l’inachevé au centre de ta performance Les Inachevés ?
Nadia : Parce que c’est ma vie. L’inachevé me constitue. J’ai longtemps vécu cela comme une faiblesse, parce que la société nous pousse à finir, à aboutir, à réussir. Mais j’ai choisi d’en faire une matière artistique. Une forme brute et simple. Je dis mon texte face au spectateur, sans l’apprendre comme une comédienne. Il y a aussi des moments de danse et de butō, pour mettre les mots en mouvement. J’invite les gens dans mon cabinet de curiosité intime et vivant.
Isabel : Cette intimité, qu’est-ce qu’elle change dans ton rapport au public ?
Nadia : Il n’y a pas de séparation. Comme je ne sépare pas ma vie personnelle et ma vie professionnelle, je ne sépare pas vraiment la scène et la salle. Je veux rester une personne ordinaire, proche du public, sans sacralisation de l’artiste.
Des personnes viennent me parler, parfois me prendre dans les bras, me remercier. Certaines ont pleuré. Surtout, leur parole se libère. Elles parlent de leur propre vie, de ce que cela a fait émerger. Je viens d’une famille de non-dits, où le silence pesait. Aujourd’hui, je comprends que je suis peut-être celle qui dit, celle qui libère la parole.
Isabel : Ta chronique sonore Coulisses d’une nomade en herbe, c’est comme un journal intime sonore ?
Nadia : Oui. Et cette chronique s’achève, ce qui est fort pour moi : je parachève quelque chose. Une autre chronique va naître, plus ouverte, autour de la parole et des voix.
Isabel : Que voudrais-tu transmettre à quelqu’un qui t’écoute ?
Nadia : S’écouter. Écouter ses désirs. Pour moi, le désir est un feu intérieur, une puissance de vie. C’est ce qui nous fait avancer.
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